image001.jpgPersonnalités - Mademoiselle Camembert

A Mademoiselle Camembert, à son père, ce

texte à l'intérieur d'une boite de camembert,

lui qui enveloppait les siens avec ses poèmes.

 

Patrice Robert


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Patrice Robert

 

 

 

 

 

 

 

MADEMOISELE CAMEMBERT

 

 

 

 

 

 

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Silènes étaient jadis petites boites, telles que nous en voyons à présent aux

Boutiques Des apothicaires, peints au dessus de figures joyeuses et frivoles,

comme de harpies, Satyre, Oisons bridés, lièvres cornus, canes bâtées, boucs volants,

cerfs limoniers et autres telles Bacchus.

Mais au-dedans, l'on conservait les fines drogues, comme baume, ambre gris,  amome, musc, civette, pierreries et autre choses précieuses.

 

 

 

 

Rabelais

 

 

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Un jour mon ami Barratine me dit - il avait vingt ans - je finirai mes jours à Béziers,

dans mon triangle des Bermudes : Canterelle, le Capnau, les allées Paul Riquet. Il a disparu. 11 a fait des études de chinois, est devenu brocanteur, berger. 11 aurait ressurgi en inspecteur de musées.

 

 Nous étions potaches au lycée Henri IV, il me fit rencontrer Mlle Camembert. Nous inscrivions nos dérives dans un autre espace triangulaire : le lycée Henri IV, la bibliothèque municipale, les halles.

 

Le lycée Henri IV était un édifice du siècle dernier dont la cour donne sur la vallée de

l'Orb. Notre adolescence rut poétique et nous lézardions les murailles de l'ennui. Aucune odeur ne semble se rattacher à ce bâtiment.

 

A deux cent mètres de là, la bibliothèque municipale. Au premier était la bibliothèque. Nous y travaillions nos préparations latines et nous nous abreuvions de littérature. Ca sentait la boiserie, le cuir, le vieux bouquin. Au second l'odeur était tout autre. Le muséum offrait ses trésors dans une odeur de formol et de poussière. Au dernier étage, les archives municipales. Cà sentait le vieux papier, un arrière goût de rance, le silence y semblait vieux, rassis. L'archiviste, un vieux bonhomme immémorial, l'œil gauche rivé à vingt centimètres du manuscrit, prenait des notes avec une écriture gothique.

 

Nous sortions de ce bâtiment d'ombre, d'odeur, de passé et la rue inondée de soleil

nous amenait vers les halles, le dernier coté de ce triangle. A nouveau, retour vers la pénombre de ces halles couvertes. A peine gommées les odeurs de cuir, de boiseries, de bouquins, nous nous livrions aux odeurs de poissons, de coquillages, d'olives, de charcuteries. La ville se résumait là. Fruits de mer, charcuterie de l'arrière pays, influences catalanes et pied-noirs.

 

Nous nous offrions à nouveau au soleil. A l'une des sorties gisait un petit tas. petit

amas de chiffons noirs, sous un parapluie noir à la toile déchirée : tout autour de ce petit tas, des dizaines de chats faméliques dévorant les restes de poissons putrides. Ce petit tas bougeait parfois. Elle ressemblait aux vieilles, toutes en noir, d'une marine de Vlamink. Jamais nous ne vîmes sa tête car lorsqu'elle s'en allait à la fin du marché, suivie de sa horde de greffiers, elle était si cassée en deux, si fagotée de haillons, que s'éloignait, en pleine lumière, un petit bout de femme sans tête.

 

Juste en face, au zénith, au centre d'une barricade improvisée de chariots rayonnait Mlle Camembert. C'était une grande, forte gaillarde, aux larges mains calleuses, aux bras vigoureux de paysanne, avec un grand chapeau de paille en toute saison qui coiffait un visage souriant aux joues rebondies.

 

 

Ces chariots croulaient de livres. Il y avait celui des classiques, des livres scolaires, des poches et puis des revues sentimentales. En fait, le dernier coté du triangle était un plus en profondeur, à une rue de là. Le marché terminé l'on voyait Mlle Camembert pousser l'un après l'autre ses chariots jusqu'à son dépôt où je lui rendais visite certaines après-midi.

 

C'est avec la plus grande déférence que tout le monde l'appelait Mlle Camembert. Elle devait, naturellement, ce nom à son père ; Julien Banliels. Ce dernier avait été dessinateur industriel. Bohème il quitta une situation confortable et vendit à l'étal saucissons cl camemberts.

A l'inverse du « Petit chose » qui scella sa résignation en laissant son beau-père de commerçant emballer les marchandises avec les feuillets de ses poèmes invendus lui recouvra sa 1iberté et enveloppait les camemberts avec les feuillets de ses fables. Chaque fromage méritait bien une histoire. Ainsi Julien Banliels devint Camembert. Il se fit  bouquiniste, s'installa autour des halles, fit le bonheur de générations de lycéens.

 

Mon père disait : « ils étaient de mon village, les gens les regardaient avec défiance, sa femme était aveugle et la famille était pauvre ».

Mlle Camembert me parlait de son père, elle lui vouait une grande tendresse, elle était toute admiration. Sa vie aurait pu suivre un autre destin. Elle connut une passion, c'était un officier de marine. Mais sa mère devint très tôt aveugle. Attaches familiales, elle dut renoncer.

 

Elle s'occupa de sa mère. Quand celle-ci disparut ce fut son père qui tomba malade.

Quand son père mourut il était trop tard, elle resterait demoiselle : Mlle Camembert. Elles prit les choses en mains, les chariots à plein bras. Elle dut vendre une partie de la bibliothèque paternelle : il avait été lui-même son meilleur client.

 

De tout cela, point de ressentiment, point d'aigreur. Juste un voile de nostalgie

sublimée. Elle était d'un autre siècle, grandeur d'âme de Vigny, sensibilité surannée du côté de Musset. Tout en triant ses roman-feuilletons elle parlait dans une langue discrète et magnifique. Sa remise était une cour intérieure, l'affenage d'un ancien couvent de pénitents blancs. La cour servait aussi, mais le matin, d'entrepôt de volailles et tandis qu'elle était au marché le volailler tuait et plumait à tout va.

L'après-midi il était superbe d'entendre Mlle Camembert, avec des accents

lamartiniens, au beau milieu des plumes trempées des poulets et de la poussière virevoltant au soleil des piles de Nous Deux, Bonne Soirée, qu'elle rangeait par tas.

 

De temps en autre, une ménagère, une Emma à trois sous faisait irruption, l'œil gourmand. Avez-vous les derniers numéros ? Nous reprenions nos conversations. Avec son grand chapeau, ses grosses chaussettes de laine qui retombaient en hiver sur ses pataugas elle était âme simple et pure, un anachronisme émouvant. Nous lui amenions notre journal de potaches, nos élucubrations qui auraient pu la choquer. Elle nous encourageait, nous félicitait.

 

Quant à ses bouquins, elle nous arrangeait, nous faisait crédit. Pourtant elle pratiquait

des petits prix. Elle s'excusait de vendre aussi peu de bons bouquins. Fallait bien vivre. C'était les romans feuilletons qui la faisaient vivoter. Sa gentillesse était égale envers tous. Pour ses clientes c'était comme aller chez le coiffeur. Quelques confidences, elles emportaient un kilo de rêve, quelques livres de Delly.

 

Passaient les années. Sauf par temps de pluie elle ne ratait aucune matinée. Elle

regardait d'un peu plus près ses bouquins, ajustait plus souvent ses lunettes.

Je quittais ma ville natale. A mes retours, je me baladais dans ce quartier qui devenait

peu à peu triangle des Bermudes. Mais j'allais toujours saluer Mlle Camembert.

 

Un jour je ne la revis plus. La remise était fermée. Je rencontrais une de mes premières amours - Françoise - a lors jeune infirmière. Elie m 'apprit que Mlle Camembert avait été hospitalisée dans son service, à la suite d'une tentative de suicide. Elle était seule, quasi aveugle. Elle n'avait plus de famille. Elle avait rangé ses grands chariots et ne pouvait plus lire. Elle avait pris des cachets pour s'endormir définitivement.

 

Dans le service elle reprit des forces quand elle décida de se rendre utile en aidant des malades plus diminués qu'elle. Elle retrouva son rôle de confidente. Elle revint chez elle. J'allais la voir. C'était une maison étroite au bout de la rue pentue de Tourventouse, à l'angle du lycée. Elle vivait dans une pièce minuscule, sombre. Elle me remercia de passer la voir, me gronda de perdre mon temps, à mon âge, avec une vielle femme ennuyeuse.

 

Je la revis quelques temps plus tard pour la dernière fois. Ce n'était pas d'ennui si je ne passais plus. Je descendais si rarement dans ma ville natale. Comme si le triangle de l'absence s'était élargi à toute la ville. Je ne sais pas quand elle nous a quittés. Elle avait été notre bouquiniste, notre pourvoyeuse de poésie, une dispensatrice de rêves et de lectures.

 

La bibliothèque municipale est descendue au rez-de-chaussée, les halles ressassent la

mer et l'arrière pays. Les entrées de cette cathédrale de fer forgé sont propres. Plus de chats faméliques. Plus d'ombre maléfique de la femme aux chats. En face apparaît le bistrot auparavant caché par le campement de Mlle Camembert. Il y a toujours cette belle lumière crue.

 

I1 y a un trou dans le paysage.

 


Date de création : 04/05/2010 @ 01:01
Dernière modification : 09/05/2010 @ 16:57
Catégorie : Personnalités
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Réactions à cet article


Réaction n°1 

par FRAN le 23/01/2015 @ 22:20

J'ai connu Mlle Camembert et son père. Pour moi ces souvenirs de mon enfance à Béziers sont magnifiques.
Avez vous reçu le mail détaillé que je vous ai envoyé?
Bien cordialement

JFG, Jean François Gomez
ancien élève du Lycée Henri IV qui a vécu à Béziers jusqu' à 18ans, mais qui malheureusement a dû s'expatrier par la suite.

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